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Commentaire de l’article 10 de la DDHC 1789

Art. 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.

Dans cet article, il est tout d’abord question de la relation tranquille et apaisée entre la loi et le citoyen, car « nul ne doit être inquiété pour ses opinions… » Ici, la loi réaffirme son cadre bienveillant et protecteur de la cité. On ne rencontre sa fermeté que lorsque l’on s’approche du parapet qui borne les limites du bateau sociétal «  Pourvu que les manifestations des opinions ne troublent pas l’ordre public » le navire du peuple ne risque pas de chavirer. L’article 10 renforce l’article 5 et précise en quel sens « nul ne peut être contraint de faire ce qu’elle n’ordonne pas » en effet la loi n’ordonne pas de penser telle ou telle chose. La loi gouverne à l’instar du capitaine qui tient fermement le gouvernail, son souci n’est pas tant de diriger les citoyens que de garder le cap vers « le bonheur de tous » du préambule et de leur assurer un pont solide capable de leur garantir la sureté (3e pilier du temple de la cité énoncé dans l’article 2(après la liberté et la propriété).

Le soin apporté à chaque individu est prolongé dans l’article 11 qui précise que la libre circulation des opinions (de l’article 10) « est un des droits les plus précieux de l’Homme ».

On comprend donc que la loi construit le bastingage qui permet au peuple de se mouvoir harmonieusement sur le cargo du collectif. En décidant de contenir et de prendre soin de chaque liberté individuelle, la loi se refuse à toute forme de despotisme qui viendrait écraser les puissances de chacun. La loi se définit comme limite au sens où son trait dessine une forme en fermant un espace qui précisément parce qu’elle le clôt le fait apparaître. Le crayon de l’article trace le contour de la liberté à venir, à charge au citoyen-sujet de remplir et colorer cette forme-espace qui devient la condition de possibilité d’individualisation avec les autres De la même manière qu’une forme sans contour ne saurait être une forme, une liberté sans limites ne saurait ni retenir ni concentrer les puissances d’être de chaque corps.

Là où le monarque contraignait l’énergie du sujet pour le compte de l’œuvre du royaume soumis à un dieu unique , la loi de l’article10 prouve que chacun est libre d’être auteur de lui même.

Pour mieux comprendre cela, il faut remettre l’être suprême ( qui préside à la déclaration) dans la perspective d’un concept de spiritualité tel que «  Deus sive Natura » (Dieu c’est à dire la Nature  selon Spinoza) qui est la condition de possibilité de l’ascendance du sujet vers l’au delà de lui même. L’Homme, libre de ses opinions, fabrique son existence avec sa liberté et intensifie sa liberté avec les opinions et croyances qu’il peut exprimer et expérimenter à la condition qu’elle n’écrase pas celle de l’autre.

Mais l’article 10 va encore plus loin lorsqu’il subsume les religions sous les opinions : Il renverse l’ordre de la religion royale, qui monopolisait l’énergie spirituelle du sujet,  et le change en un sous ensemble de l’opinion. « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions MÊME religieuses.. » : entendez que la religion est une opinion au sens latin du terme  opinio, une croyance qui relève d’un sentiment intime de quelque chose. Une opinion avant d’être un avis est une subjectivité.

En reléguant LA Religion au statut d’opinion et non plus de vérité unique, l’article 10 libère le sujet de la gangue d’une objectivité par essence absolutiste.

En tranchants les attaches des monothéismes qui meurtrissaient les dynamiques d’émancipation du citoyen, l’article 10 élargit l’espace autour du sujet, il crée une étendue individuelle qui va devenir une véritable dimension civique. Dès lors, le corps de l’ancien assujetti s’agrandit à la fois d’une possibilité de spiritualité et d’affirmation de son existence comme création de lui même.

En ce sens, la spiritualité vaut pour liberté d’ascendance de l’esprit là ou LA religion corsetait la pensée. La bifurcation entre LA religion et la spiritualité se situe à l’endroit où la pensée peut devenir critique (positive ou négative). C’est du reste la raison pour laquelle les grands Mystiques furent perçus comme subversifs par les  Pouvoirs et instances religieux (trop d’amour déborde l’injonction d’aimer)

On remarquera qu’il n’est nul part fait mention du mot laïcité dans aucun des 17 articles et pour cause : le terme de laïcité révoque toute notion de religion or l’article 10 les convoque toutes et les invite à la pratique du libre exercice de les penser intimement (en tant qu’opinion) c’est-à-dire subjectivement.

Dès lors l’article 10  affirme que la cité nouvelle repousse les limites de son poemerium (le sillon qui entoure la cité romaine) pour permettre à chacun de  cultiver son jardin spirituel   ET intellectuel ( au sens latin intellectio : faculté de comprendre) . L’opinion qui chapeaute la religion a le droit de la critiquer et de s’autorise à la comprendre à SA manière,  y compris d’en douter et de l’interroger.

Nous sommes bien loin ici d’une laïcité qui viserait à faire tenir ensemble des dogmes religieux déterminés à rester chacun dans le carcan d’une pensée unique qu’aucune critique ne pourrait altérer (rendre autre) et qui jugeraient comme blasphématoire toute tentative de mise à distance, toute forme de perspective provoquée par le doute, la critique (dont l’humour est une des formes) et le questionnement.

L’article 10 nous parle plutôt d’une capacité à tenir avec et contre l’opinion de l’autre (fut il religieux) dès lors qu’il ne trouble pas l’ordre public, c’est-à-dire l’espace où justement se tissent les liens entre les opinions diverses et qui instaure alors la mixité des subjectivités.

En ce sens la tuerie de Charli Hebdo révèle un malentendu profond, dont on n’a pas assez mesuré l’accroc fait à l’article 10 (qui fonde notre constitution).

En promulguant le terme de » droit au blasphème », certains médias (malheureusement la plupart) ont enfoncé le couteau dans la plaie. En effet le fait même de parler de blasphème revient à reconnaître aux Religions le droit de faire passer leur dogme avant la critique et la mise à distance (dont l’humour je le redis est une des déclinaisons). Or si, selon l’article 10, j’ai le droit sacré de pouvoir exprimer MA vision du dieu de l’autre, je ne perturbe pas plus l’ordre public que je ne blasphème, je dis simplement mon opinion, je dis MA perception intime de l’opinion de l’autre ; je critique, mais je n’attaque pas. L’attaque serait de traquer l’autre dans sa liberté d’exprimer son opinion donc d’affirmer sa citoyenneté comme droit de vivre tout à la fois sa croyance et sa liberté.

Là oui il y aurait blasphème, non pas du dieu de l’autre, mais de l’autre lui-même en tant que sujet (séparé d’un quelconque créateur). Il aurait blasphème de l’esprit des Droits de L’Homme qui affirme que l’esprit du peuple est « être suprême » quand le supplément d’âme émerge du « tout supérieur à la somme des parties » Pascalien.

Il y aurait blasphème du respect et de la subjectivité, il y aurait blasphème de l’esprit de la cité, il y aurait blasphème de l’humanité citoyenne et de l’accueil de l’autre en tant que personne non pas différente de moi, mais semblable autrement.

La diversité des individus se complexifie lorsque les personnes pensent des choses différentes, mais elle vire à la violence lorsque les personnes  pensent autrement les mêmes choses.

La violence de la tuerie de Charlie hebdo nous touche au plus profond parce qu’elle met sur le même plan la Religion (une Religion) et la loi républicaine sacrée qui relie les sujets. En ce sens La religion devient la rivale du peuple. Elle substitue ses règles à la souveraineté du peuple qui FAIT loi. Quand on parle de « droit au Blasphème » on revendique en le niant un droit que les révolutionnaires de 1789 ont déjà gagné et qui est inscrit dans l’article 10.

Si selon cet article, la religion est une opinion comme les autres où est le Blasphème ? Une opinion par essence ne peut pas être blasphémée parce qu’elle EST pure subjectivité. Blasphème-t-on lorsque l’on exprime son désaccord ?

Pour autant on ne saurait dire à un autre «  ce que tu sens est faux » sans trahir ce même article. Il faut mesurer sa parole à l’aune de la limité qui troublerait l’ordre public c’est à dire qui troublerait l’autre citoyen dans l’exercice de sa souveraineté individuelle et intégrale. En terre des Droits de l’Homme, L’intégrisme et l’intégrité se tournent radicalement le dos.

On peut caricaturer tel prophète et même nommer tel dieu (dont il ne faudrait pas prononcer le nom), on peut rire d’un chant sacré, mais on ne peut le faire à l’intérieur de l’espace de l’autre. On NE peut entrer dans une synagogue, mosquée, temple ou église sans se plier aux règles de respect du lieu qui vaut pour espace de libre exercice de la spiritualité de l’autre citoyen. On le sent bien, l’habitat de l’autre citoyen ne se réduit pas à sa maison, elle intègre celle de ses opinions et croyances.

Ainsi la manifestation des opinions d’autrui ne saurait pas plus troubler l’ordre qui préside au respect des habitats et habitus de chacun qu’elle ne doit inquiéter celui qui en exprime d’autres.

La boucle est bouclée, car l’ordre public est précisément l’agencement fluide des opinions harmonieusement conjuguées. Si nous ne sommes pas encore rendus à cette cité idéale, du moins ne laissons pas le chiendent de l’approximation embroussailler le chemin d’une démocratie qui n’a plus que le souffle des droits de l’homme pour escalader l’avenir (pour paraphraser René Char).

Ne laissons pas la paresse existentielle (pour reprendre le philosophe Robert Misrahi) s’avachir sur la finesse de la voie du milieu  que déploie l’article 10, car entre la mollesse de la tolérance et la fermeté du respect il y a la verticalité d’un sujet que la loi soutient afin qu’il la porte à son tour.

Adèle Côte

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