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Commentaire de L’article 1 de la DDHC de 1789

Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

L’article 1  ouvre la déclaration sur un présent d’éternité qui vise à asseoir la Déclaration pour tous les temps et pour tous les êtres humains. À ce titre, il invente un universel singulier. Ce qui se joue dans la France révolutionnaire ne concerne pas la seule France révolutionnée mais vaut pour l’humanité quelque soit les lieux où elle se présente, dans le passé le présent et l’avenir.

Ce qui est ainsi affirmé c’est une unité du genre humain qui transcende les générations et les cultures, c’est pourquoi les droits sont déclarés naturels dans une fiction où un état de nature précède la constitution de sociétés humaines. Cette fiction même est une affirmation politique qui a été accusée par ses détracteurs de produire une abstraction. L’homme de la Déclaration des droits n’existerait pas. Or s’il faut fabriquer une abstraction dans laquelle pourront se couler tous les êtres humains qui réclament leurs droits au regard de cette déclaration, la machine produite est une machine politique au présent qui n’a rien d’abstrait et qui vise à produire pour tous les être humains un monde social commun garanti par le droit.

Ainsi l’article affirme les hommes naissent et demeurent libres et non pas seulement les hommes sont libres et égaux en droits. Or chaque mot compte. Il s’agit de mettre à mal les castes hiérarchisées d’Ancien régime, la société d’ordre où l’on naissait noble ou non noble doté de privilèges ou doté de sa seule puissance de vie et de survie. Souvenons nous de la tirade du Figaro de Beaumarchais : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! (…) Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ! Tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs, pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes (…) ».

L’utilité sociale vient compléter l’affaire car on accusait les nobles qui n’étaient même plus capables de faire la guerre de défense, de ne servir à rien ! D’être hors le bien commun et oisifs. L’utilité commune suppose de reconnaître les qualités spécifiques de chaque être singulier et d’en faire bénéficier à la société entière. Ceux qui disposent de compétences spécifiques peuvent ainsi jouer un rôle social spécifique. Là résident les distinctions sociales. On peut être distingué comme un grand artiste, un grand stratège, un grand savant, un homme lucide, vertueux etc et alors il est juste de faire en sorte que ces talents puissent prospérer dans l’intérêt de tous. Il y a là une reconnaissance de l’excellence et des efforts qui ont été accomplis pour y parvenir. La distinction suppose la spécificité mais non la hiérarchie. Les adversaires de la Déclaration des droits royalistes ne supportent pas la mobilité sociale que la déracialisation des nobles et non nobles peut produire au sein de la société française. Ils souhaitent une société d’ordres c’est-à-dire au sens strict, sans désordre, chacun à sa place avec la certitude que cette place est héréditaire et immuable. Or cette manière d’inscrire la place sociale dans le hors temps n’est pas moins abstraite, le futur est toujours soit un imaginaire soit une abstraction.

Mais cet article 1 va plus loin encore, car sa formulation conduit à remettre en question l’esclavage qui sévit dans les plantations des colonies. Là, on pouvait naître esclaves, et c’est contre cette logique qui transforme des hommes en marchandises que cet article est aussi rédigé. Le XVIIIe siècle n’a cessé de questionner l’esclavage et l’abbé Jaucourt dans l’Encyclopédie avait bien expliqué que les marchands de chair humaine étaient impardonnables. « L’achat de nègres pour les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine. (…) Les hommes et leur liberté ne sont point un objet de commerce, ils ne peuvent être ni vendus ni achetés, ni payés à aucun prix. Il faut conclure de là qu’un homme dont l’esclave prend la fuite ne doit s’en prendre qu’à lui-même, puisqu’il avait acquis au prix d’argent une marchandise illicite, et dont l’acquisition lui était interdite par toutes les lois de l’humanité et de l’équité. »

Olympes de Gouges écrit elle aussi sur le marronnage, Robespierre, Grégoire défendent dès 1789 avec constance la cause des hommes libres de couleurs et des esclaves. Mais aussi Mirabeau dans ces termes : « Pourrait-on cacher aux peuples éloignés cette révolution qui est votre gloire ? La proclamation des droits de l’homme et du citoyen retentira-t-elle dans toutes les parties du globe ? (…) Si cet effet plus ou moins éloigné de la Révolution française est inévitable, une multitude d’esclaves resteront-ils seuls témoins immobiles, victimes résignées du privilège exclusif de la liberté ? Ne voudront-ils pas ou la conquérir ou qu’elle leur soit rendue ? Parviendra-t-on à leur voiler le spectacle, à les priver désormais de la raison et de la réflexion comme on les prive de la liberté ? Les Blancs suffiront-ils à maintenir par leur seule force le régime que vous avez détruit ? Ou pourront-ils se borner à en faire une parodie insolente ? Transformeront-ils en mystère religieux les usages et les devoirs des hommes libres ? Réserveront-ils la pratique de la liberté pour de certains lieux pour de certains jours ?

Non (…) il faut dès cet instant préparer les Noirs à la possession d’un bien qu’aucun homme ne tient de son semblable et qui est le domaine universel de l’humanité. »

La violence du droit, c’est la violence qui permet de sortir de l’esclavage.

Alors cet universel qui peut apparaître abstrait est un outil concret, il permet de lutter contre l’esclavage en ayant effectivement une norme à mettre en crise qui permet d’argumenter dans l’espace social et politique.

Sophie  W

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