L’avis de Robespierre très actuel

 

…. »Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale ; mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute volonté cherche à dominer : s’ils emploient à cet usage la force publique dont ils sont armés, le gouvernement n’est que le fléau de la liberté. article 12 de la DDHC ) Concluez donc que le premier objet de toute Constitution doit être de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement lui-même.

C’est précisément cet objet que les législateurs ont oublié: ils se sont tous occupés de la puissance du gouvernement; aucun n’a songé aux moyens de le ramener à son institution ; ils ont pris des précautions infinies contre l’insurrection du peuple, et ils ont encouragé de tout leur pouvoir la révolte de ses délégués. ( …) 

Il est un moyen général et non moins salutaire de diminuer la puissance des gouvernements au profit de la liberté et du bonheur des peuples.

Il consiste dans l’application de cette maxime, énoncée dans la Déclaration des droits que je vous ai proposée: la loi ne peut défendre que ce qui est nuisible à la société ; elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile. ( article 5 DDHC)

Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le pouvoir de régler elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient pas essentiellement à l’administration générale de la République ; en un mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n’appartient pas naturellement à l’autorité publique, et vous aurez laissé d’autant moins de prise à l’ambition et à l’arbitraire. »

un extrait du Discours de Robespierre le 10 mai 1793 

 

 

l’article 2 et la résistance à l’oppression aujourd’hui

à écouter : le commentaire du 30/12 /2014 sur France culture.   Sophie Wahnich explique  à Antoine Mercier en quoi  le droit  naturel et imprescriptible de  l’article 2  de la DDHC 1789  » la résistance à l’oppression »,  n’est plus respecté

article 2 Sophie Wahnich France Culture /Antoine Mercier

Cette interview reste très actuelle pour 2016

Commentaire de l’article 2 de la DDHC de 1789

Art. 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression.

Le droit, tel que les Constituants le fondent en 1789, est en premier lieu restauration des droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme. Or ces droits, dits naturels, sont alors considérés comme antérieurs à toute organisation sociale et sont attachés à la personne. Ces droits peuvent être ignorés, oubliés, méprisés mais ne peuvent pas disparaître. Ils ne sont pas le résultat de rapports de force mais noués à la nature même de l’homme : un être rationnel et sensible. Ils sont donc droits individuels et naturels : liberté, propriété, sûreté, résistance à l’oppression. Non seulement tous les individus doivent être égaux pour qu’une société soit vivante, mais ces individus sont tous dotés des mêmes droits quelle que soit la place qu’ils occupent dans la société.

Cette conception de droits individuels peut conduire à deux manières de se comporter en société. L’une fait de chaque individu un obstacle pour soi et conduit à l’état de guerre, où tout autre est une entrave puis un adversaire, puis un ennemi. L’autre fait de chacun un moyen de bonheur et conduit à l’état social légitime et vivant, dans le fourmillement des individualités entrant en relation. Ce qui est déclaré comme illégitime, c’est l’usage de la force contre la raison et contre les bonnes passions socialisatrices et civilisatrices qui rapprochent les semblables. En juillet 1789, l’abbé Sieyès développe ce point de vue avec une grande précision.

« Placé au milieu de ses semblables, l’homme se sent pressé d’une multitude de nouveaux rapports. Les autres individus se présentent nécessairement ou comme moyens ou comme obstacles. Rien donc ne lui importe plus que ses rapports avec ses semblables. Si les hommes voulaient ne voir en eux que des moyens réciproques de bonheur, ils pourraient occuper en paix la terre, leur commune habitation, et ils marcheraient ensemble avec sécurité à leur but commun. Ce spectacle change, s’ils se regardent comme obstacle les uns aux autres : bientôt il ne leur reste que le choix entre fuir ou combattre sans cesse. L’espèce humaine ne présente plus qu’une grande erreur de la nature.

Les relations des hommes entre eux sont donc de deux sortes : celles qui naissent d’un Etat de guerre, que la force seule établit, et celles qui naissent librement d’une utilité réciproque. » (Texte : Sieyès reconnaissance et exposition raisonnée des droits de l’homme et du citoyen, Comité de Constitution, 20-21 juillet 1789.)

Or si la liberté et la propriété peuvent être conçues, soit comme limitées, soit comme illimitées, la sûreté et la résistance à l’oppression bien que droits individuels ne semblent pouvoir être réalisés que par l’union, c’est-à-dire dans le vocabulaire du moment révolutionnaire, la réciprocité.

Pas de sûreté sans association des secours de chacun pour tous. Pas de résistance à l’oppression sans diffusion de la reconnaissance de l’oppression et de la nécessité d’y résister. Ainsi se prépare une insurrection. Si l’individu peut donner l’alarme de la résistance à l’oppression par une conscience individuelle, soit de ce qu’il vit, soit de ce qu’il voit, s’il ne réussit pas à convaincre et qu’il reste isolé, il sera traité simplement en rebelle, en révolté.

C’est parce qu’on affirme leur réciprocité nécessaire que les droits naturels sont donc des droits individuels qui instituent le lien social. Les droits naturels déclarés ensemble interdiraient ainsi que l’homme nuise à l’homme, et conduiraient au contraire à rechercher le bonheur commun. « L’objet de l’union sociale est le bonheur des associés » déclare encore Sieyès en 1789.

Il faut cependant nous arrêter sur la résistance à l’oppression.

Ce droit de résistance est en effet une clé de voûte du système politique qui s’invente alors. En effet, il est le seul lieu dans la théorie du droit naturel instituant une place à la force. Mais ici la force n’institue pas le droit, mais doit le défendre, le protéger, une fois qu’il a été déclaré et a permis à chaque individu de disposer à la fois de son humanité (naturelle) et de sa citoyenneté (politique). C’est pourquoi la résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme. Le droit de résistance fait alors de chaque individu un être politique responsable de toute la cité. Être membre du souverain, c’est être ce veilleur sans fin qui seul peut garantir le respect des Droits de l’homme et du citoyen. L’individu révolutionnaire comme être politique doit protéger le droit dans cette dimension instituante d’une société juste pour protéger sa propre liberté et celle de ses concitoyens.

En situation de crise, c’est-à-dire en situation où justement la cité peut être détruite par la négation des droits de l’homme et du citoyen, le seul recours possible est celui d’une résistance à l’oppression qui donne toute sa valeur à l’individu libre, seul capable d’avertir la cité et de tenter de la convaincre d’agir pour qu’elle se sauve. L’attachement individuel à la liberté et au libre-arbitre est ainsi la seule garantie de liberté de la vie politique et civique collective. La puissance de la résistance est arc-boutée à l’idée même de déclaration, c’est-à-dire à l’explicitation publique du cadre commun des lois justes, déclaration qui permet d’argumenter contre les lois injustes et en l’absence de répondant, de préparer la résistance à l’oppression du gouvernement.

L’ensemble des pouvoirs sont ainsi subordonnés à la Déclaration des droits, qui a valeur de norme aussi bien pour les individus, que pour les collectifs et pouvoirs constitués, du plus local au plus national. Ainsi la résistance à l’oppression est le droit qui garantit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. C’est une sorte de droit de guerre de défense face aux oppresseurs à venir. Chaque individu sur le plan politique est dans un rapport de lien nécessaire avec le corps politique dans son ensemble lorsqu’il s’agit de repérer l’oppression.

Comme la souveraineté, l’oppression est entière ou nulle. Il y a oppression contre le corps social lorsqu’un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est opprimé. Or, la faculté de juger s’il y a oppression est à la fois une connaissance par corps et une connaissance par critère. Le corps sait s’il est opprimé, sait s’il est « sous le joug ». Les sensations humaines, sensations d’êtres libres et sensibles sont des facultés de juger. La compassion est alors la compétence qui permet de faire jouer cette faculté sensualiste quand c’est autrui qui est opprimé sans rompre l’égalité. Là est la connaissance par corps.

Les articles des Déclarations des droits sont des critères qui permettent une connaissance par observation-déduction plus procédurale. Mais si les articles des Déclarations font loi pour chaque individu, cette faculté de juger sensible et cette faculté de juger procédurale ne font qu’une.

Sophie W   15/12/ 2015

à écouter : le commentaire du 30/12 /2014 sur la résistance à l’oppression

article 2 Sophie Wahnich France Culture /Antoine Mercier

 

 

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Commentaire de l’article 3 de la DDHC de 1789

Art. 3. Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

Si les droits sont naturels, ils ne se soutiennent cependant pas du seul état de nature. Le droit des peuples à se constituer en société politique repose sur une association libre en vue d’un avantage à la fois individuel et commun qui vise à la défense des droits de chacun des individus. C’est en devenant peuple par cette association que les associés font alors surgir la souveraineté du peuple ou souveraineté de la Nation. La souveraineté consiste alors à se donner les lois auxquelles chacun est censé obéir pour les avoir désirées et décidées. Le pouvoir souverain consiste à faire les lois (législatif) à les faire entrer en vigueur (pouvoir exécutif) à les défendre (pouvoir judiciaire). Ce sont tous ces pouvoirs qui constituent le pouvoir souverain du peuple ou pouvoir souverain national.

Mais pourquoi alors ne pas parler seulement du peuple français, qu’est ce que la Nation française en 1789 ?

Le peuple est un principe paradoxal qui réunit l’universalité des citoyens mais qui divise socialement. « Le peuple c’est l’universalité des citoyens français ; le peuple c’est surtout la classe immense du pauvre » (Collot d’Herbois) ». Face à cette division constitutive, la Nation est un principe d’unité qui permet de faire puissance et levier politique. La Nation révolutionnaire n’a d’abord été qu’un mot mobilisateur, celui qui permet de fonder une nouvelle puissance souveraine, celle d’un peuple face à celle d’un roi. La qualification de « national » dit ce principe d’unité contre toutes les anciennes divisions provinciales, sociales et d’ordres d’Ancien régime. L’opération révolutionnaire consiste de fait en mai juin 1789 à transformer une Nation hiérarchisée en une Nation d’égaux politiques. Il s’agit alors de subvertir la Tradition au nom d’une Raison qui affirme que chaque député n’est pas représentant de son ordre ou de sa province, mais bien de la Nation.

Le premier événement révolutionnaire consiste donc à faire reconnaître le principe de la représentation politique détachée des fiefs, détachée mêmes des commettants en tant qu’êtres empiriques situés, au profit de cette Nation qui à la fois les réunit et les dépasse : une Nation moderne.

Objet politique abstrait par excellence, cette Nation tourne le dos à celle qui avait été forgée au Moyen Age et renonce à sa mythologie franque et gauloise des origines, renonce à son imaginaire exprimé en termes de races. Sieyès, dans « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? » avait défini une nouvelle identité nationale en affirmant : « Que si les aristocrates entreprennent (…) de retenir le peuple dans l’oppression, il osera demander à quel titre. Si l’on répond au titre de la conquête, il faut en convenir ce sera revouloir remonter un peu haut. Mais Le Tiers ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Il se reportera à l’année qui a précédé la conquête ; et puisqu’il est aujourd’hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issue de la race des conquérants et d’avoir succédé à leurs droits ? La nation alors épurée, pourra se consoler, je pense, d’être réduite ainsi à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains. »[1]

Désormais la légitimité du peuple souverain dispose d’une origine politique : celle de l’événement fondateur de la Nation souveraine. Une souveraineté toute autre qui ne repose pas sur l’imaginaire des corps et du sang, mais sur la reconnaissance qu’en chacun réside la raison entière, c’est à dire l’entité juridique « homme » et le droit ainsi de déterminer la volonté générale. C’est le fondement même du droit naturel. Lorsque cette fondation s’effrite, s’efface ou s’oublie, il convient de refonder cette Nation qui n’existe que dans son rapport au droit.

Principe d’unité, ni la Nation, ni la souveraineté nationale ne peuvent être divisées ou usurpée sans détruire le peuple politique. Si ce n’est plus le peuple constitué et/ou représenté qui dispose de la souveraineté, la situation est tyrannique ou despotique. La privatisation de la souveraineté (à des banques privées par exemple) comme sa monopolisation par un groupe au détriment d’un autre (par des structures partidaires qui empêchent l’arrivée de nouveaux entrants à l’exercice de la représentation) sont des tyrannies. Mais ce sont aussi des groupes d’experts autoproclamés qui peuvent renverser la souveraineté nationale.

C’est en particulier dans ces cas qu’il convient de résister  à l’oppression.

Sophie W

[1] Qu’est-ce que le Tiers-Etat ?, réédition du centenaire, Paris, 1888, chapitre II, p. 32.

Commentaire de L’article 1 de la DDHC de 1789

Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

L’article 1  ouvre la déclaration sur un présent d’éternité qui vise à asseoir la Déclaration pour tous les temps et pour tous les êtres humains. À ce titre, il invente un universel singulier. Ce qui se joue dans la France révolutionnaire ne concerne pas la seule France révolutionnée mais vaut pour l’humanité quelque soit les lieux où elle se présente, dans le passé le présent et l’avenir.

Ce qui est ainsi affirmé c’est une unité du genre humain qui transcende les générations et les cultures, c’est pourquoi les droits sont déclarés naturels dans une fiction où un état de nature précède la constitution de sociétés humaines. Cette fiction même est une affirmation politique qui a été accusée par ses détracteurs de produire une abstraction. L’homme de la Déclaration des droits n’existerait pas. Or s’il faut fabriquer une abstraction dans laquelle pourront se couler tous les êtres humains qui réclament leurs droits au regard de cette déclaration, la machine produite est une machine politique au présent qui n’a rien d’abstrait et qui vise à produire pour tous les être humains un monde social commun garanti par le droit.

Ainsi l’article affirme les hommes naissent et demeurent libres et non pas seulement les hommes sont libres et égaux en droits. Or chaque mot compte. Il s’agit de mettre à mal les castes hiérarchisées d’Ancien régime, la société d’ordre où l’on naissait noble ou non noble doté de privilèges ou doté de sa seule puissance de vie et de survie. Souvenons nous de la tirade du Figaro de Beaumarchais : « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! (…) Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ! Tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs, pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes (…) ».

L’utilité sociale vient compléter l’affaire car on accusait les nobles qui n’étaient même plus capables de faire la guerre de défense, de ne servir à rien ! D’être hors le bien commun et oisifs. L’utilité commune suppose de reconnaître les qualités spécifiques de chaque être singulier et d’en faire bénéficier à la société entière. Ceux qui disposent de compétences spécifiques peuvent ainsi jouer un rôle social spécifique. Là résident les distinctions sociales. On peut être distingué comme un grand artiste, un grand stratège, un grand savant, un homme lucide, vertueux etc et alors il est juste de faire en sorte que ces talents puissent prospérer dans l’intérêt de tous. Il y a là une reconnaissance de l’excellence et des efforts qui ont été accomplis pour y parvenir. La distinction suppose la spécificité mais non la hiérarchie. Les adversaires de la Déclaration des droits royalistes ne supportent pas la mobilité sociale que la déracialisation des nobles et non nobles peut produire au sein de la société française. Ils souhaitent une société d’ordres c’est-à-dire au sens strict, sans désordre, chacun à sa place avec la certitude que cette place est héréditaire et immuable. Or cette manière d’inscrire la place sociale dans le hors temps n’est pas moins abstraite, le futur est toujours soit un imaginaire soit une abstraction.

Mais cet article 1 va plus loin encore, car sa formulation conduit à remettre en question l’esclavage qui sévit dans les plantations des colonies. Là, on pouvait naître esclaves, et c’est contre cette logique qui transforme des hommes en marchandises que cet article est aussi rédigé. Le XVIIIe siècle n’a cessé de questionner l’esclavage et l’abbé Jaucourt dans l’Encyclopédie avait bien expliqué que les marchands de chair humaine étaient impardonnables. « L’achat de nègres pour les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine. (…) Les hommes et leur liberté ne sont point un objet de commerce, ils ne peuvent être ni vendus ni achetés, ni payés à aucun prix. Il faut conclure de là qu’un homme dont l’esclave prend la fuite ne doit s’en prendre qu’à lui-même, puisqu’il avait acquis au prix d’argent une marchandise illicite, et dont l’acquisition lui était interdite par toutes les lois de l’humanité et de l’équité. »

Olympes de Gouges écrit elle aussi sur le marronnage, Robespierre, Grégoire défendent dès 1789 avec constance la cause des hommes libres de couleurs et des esclaves. Mais aussi Mirabeau dans ces termes : « Pourrait-on cacher aux peuples éloignés cette révolution qui est votre gloire ? La proclamation des droits de l’homme et du citoyen retentira-t-elle dans toutes les parties du globe ? (…) Si cet effet plus ou moins éloigné de la Révolution française est inévitable, une multitude d’esclaves resteront-ils seuls témoins immobiles, victimes résignées du privilège exclusif de la liberté ? Ne voudront-ils pas ou la conquérir ou qu’elle leur soit rendue ? Parviendra-t-on à leur voiler le spectacle, à les priver désormais de la raison et de la réflexion comme on les prive de la liberté ? Les Blancs suffiront-ils à maintenir par leur seule force le régime que vous avez détruit ? Ou pourront-ils se borner à en faire une parodie insolente ? Transformeront-ils en mystère religieux les usages et les devoirs des hommes libres ? Réserveront-ils la pratique de la liberté pour de certains lieux pour de certains jours ?

Non (…) il faut dès cet instant préparer les Noirs à la possession d’un bien qu’aucun homme ne tient de son semblable et qui est le domaine universel de l’humanité. »

La violence du droit, c’est la violence qui permet de sortir de l’esclavage.

Alors cet universel qui peut apparaître abstrait est un outil concret, il permet de lutter contre l’esclavage en ayant effectivement une norme à mettre en crise qui permet d’argumenter dans l’espace social et politique.

Sophie  W

commentaire de l’article 6 de la DDHC

Art. 6. La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

  • Cet article est long et délicat. Son analyse exige de s’arrêter à chaque mot ce qui laisse imaginer la difficulté de rédaction de l’assemblée constituante entre juillet et août 1789.

L’article commence par définir la loi non comme une volonté générale directe et agissante, mais comme « une expression » de celle-ci.

Si la loi est  une expression avant d’être une volonté cela nous amène à nous interroger sur la nature de cette expression. S’agit « -il d’une expression verbale ou écrite ? Si nous nous référons à la construction de la cité, nous savons que la loi est l’écriture primordiale qui fonde l’architecture du vivre ensemble dont la cité suivra les plans. Ainsi, loi et écriture sont indissociables. La naissance de l’écriture émerge de l’impératif de se souvenir des règles et de les graver dans le marbre comme pour les imprimer dans la durée. Il faut que le texte incise profondément la matière pour qu’il devienne aisé de s’y référer. On ne pourra par la suite l’adapter et l’ajuster que si son intention reste immarcescible. La loi est une expression écrite, elle n’est ici dictée par aucun dieu, mais par la volonté générale, on devine donc qu’elle a été débattue oralement pied à pied, mot à mot.

Que voile cette volonté générale, et comment peut-elle être à la foi générale et conforme au désir de chacun ? Cela suppose des délibérations, des confrontations des débats et des visions (d’abord individuelles). il ne saurait y avoir d’accord sans consentement,  car cette volonté générale n’est pas un consensus (qui suppose que celui qui ne dit mot consent), mais un accord verbalisé puis écrit justement PARCE QU’il est exprimé. Ainsi la volonté générale ne peut être qu’ascendante, et la loi est la partie visible d’un iceberg populaire dont la partie immergée (la plus importante) est plongée dans le flot incessant de la concertation citoyenne qui ne répond pas à des questions (mêmes référendaires), mais à l’inverse, pose les problématiques et les priorités. C’est l’espace de la délibération citoyenne qui forge le socle d’un gouvernement dès lors résolument exécutif des volontés générales qu’invoque l’entrée en matière de l’article 6. La volonté générale accédera à la souveraineté si, et seulement si, chacun a l’audace de se saisir de ses droits comme d’un outil à tracer le sillon de la loi.

  • La phrase suivante nous en dit un peu plus sur cet espace de délibération tout d’abord symbolique où chacun est invité à apporter sa contribution personnelle. Cette petite phrase est à mon sens un des pivots majeurs de la Déclaration, un axe essentiel qui révèle toute sa visée humaniste en tant qu’avènement du sujet citoyen capable de créer l’événement législatif. Le citoyen est avant tout appelé à concourir personnellement à la formation de la loi et ce n’est qu’en second lieu par la conjonction de subordination « OU » qu’il peut mandater un représentant. Pas une seule fois dans tout le texte il n’est question de la modalité du mandat. Le vote qui accapare depuis la naissance des constitutions les esprits et s’impose comme seule méthode de choix, est tellement inscrit dans notre culture politique que nous avons oublié de nous référer au texte fondateur qu’est l’article 6 tout en clamant qu’il serait constitutif de la citoyenneté, donc constitutif d’un gouvernement porte-parole de la volonté du peuple. il n’en est rien

On voit bien la dérive subtile qui a renversé la souveraineté du peuple en inversant l’ordre des termes, car très vite la priorité donnée à la représentation a oblitéré le « concours personnel » à la formation de la loi. De la priorité donnée au mandat à la nécessité de voter jusqu’à l’obligation d’élire pour affirmer son appartenance à la cité, il n’y a que d’imperceptibles petits pas, à telle enseigne, que nous sommes presque tous convaincus que le référendum est une participation directe à la gouvernance de la nation quand il n’est qu’une simple demande de répondre à une question que le peuple n’a nullement posée. Ainsi la « volonté générale » est biaisée et disparaît sous le chapeau de l’exigence gouvernementale. La représentation n’est plus le relais de la volonté générale, mais une carte blanche qui exonère le sujet citoyen de toute responsabilité et participation à la formation de la loi.

  • Puisqu’elle doit être la même pour tous soit qu’elle protège soit qu’elle punisse » la loi ne saurait être ni un privilège inscrit dans la durée ou dans la hiérarchie. Elle est une loi morale au sens kantien d’un impératif catégorique qui assure à l’individu l’inviolabilité des règles qui jalonnent l’évolution de sa liberté à condition bien sûr qu’elle reste toujours le fruit de la volonté générale. (dont le processus nous l’avons vu, reste à inventer qu’il s’agisse du tirage au sort ou de la désignation spontanée sans candidat)
  • L’universalité des droits apparaît au détour de cette phrase qui renvoie à une égalité capable de redresser l’humain. Il s’agit de garder intact l’axe de la loi qui détermine le cadre moral et l’exercice de la souveraineté du peuple. « L’impératif catégorique » exprime l’universalité d’un choix : « ce qui est juste pour moi ne l’est que s’il l’est pour l’autre qui serait dans la même situation ». Sans cette réciprocité, la justice perd sa justesse et sa résonnance. Elle doit donc, soit punir soit protéger, non en fonction de chacun, mais en fonction du choix voulu et déterminé par tous comme cadre possible d’un bonheur valable justement parce qu’il ne peut être détourné par personne du bien commun.
  • « Touts les citoyens sont égaux  à ses yeux » renvoie à l’article 1, mais la suite de la phrase nous en dit un peu plus sur l’égalité des droits. L’égalité est positive en ce qu’ elle prévient les débordements des « passions de l’égalité «  qui virent très vite à la liberté négative. Hélas, la passion de l’égalité, dont Spinoza dirait qu’elle est une passion triste, conduit ses thuriféraires à disqualifier les compétences supérieures (dû au travail à l’effort ou au talent) et à décolorer toutes les formes de créativités en écrêtant les nuances et les différences (qui sont autant d’expressions des désirs réalisés de chacun). Au regard de cette égalité, toutes les formes de différenciations peuvent être perçues comme des inégalités iniques et elle accuse les qualités acquises d’être de nouveaux privilèges. Ainsi pour être trop rigide, cette égalité perd son nom pour devenir tyrannie du minimum. On le voit : à confondre l’égalité des droits des personnes avec les personnes elles-mêmes, il n’y a plus ni droits ni sujets libres. Il faut se souvenir que l’égalité des Droits de l’Homme n’est rien d’autre qu’une égalité du droit d’être heureux, actif, respectueux, attentif et créatif.

Oublier cela, c’est prendre le risque de laminer les capacités, voire d’ériger les principes les plus immédiatement partageables (c’est-à-dire les plus faciles et les moins contraignants) en principes directeurs. Pour le dire autrement,

la passion de l’égalité des personnes équivaut à retenir au sol tous les cerfs volants pour empêcher que certains s’élèvent plus haut que d’autre.

  • C’est donc pour prévenir cette dérive que l’article prend soin de préciser que l’emploi de chacun sera attribué SELON leur capacité leur vertu et leur talent.

L’accessibilité  aux dignités « selon les capacités » révoque radicalement toute hiérarchie de pouvoir et institue un ordre des puissances individuelles fondateur de diversité et de richesse. Autrement dit l’institution républicaine devient une restitution des puissances de réalisations de chacun à l’endroit où le pouvoir de l’ancien régime les comprimait. L’abolition des privilèges lève le handicap du peuple et met chacun sur la même ligne.

Je finirai en précisant que nous n’avons cessé de dériver de l’axe du texte en substituant à un ordonnancement des capacités et des talents une perspective hiérarchique qui, pour prendre le contrepied de la passion de l’égalité, établit une pyramide dont le sommet subordonne toute la base. Mais, paradoxalement, ce qui fait la force d’une telle structure est sa capacité à récréer de l’égalité non plus des droits ni même des personnes, mais de la soumission à la structure elle-même.

Autrement dit d’un côté le communisme noir et de l’autre le néolibéralisme, d’un côté la tyrannie du même et de l’autre la dictature du sommet.

Tout se passe comme si le balancier de l’égalité et l’ascension personnelle des degrés de puissance n’étaient plus perçus ; comme si notre société avait oublié la finesse et la variété des couleurs individuelles en reléguant la multiplicité des désirs à une obligation de performance monochrome.

Adèle C